Mardi dernier, 16h30. La grande, trois ans, aligne des cailloux par couleur sur la table basse pendant que le petit, tout juste un an, mâchouille un livre en tissu et babille vers le plafond. Une copine de passage les regarde et me lance, mi-amusée : « Toi qui lis tout, elle serait plutôt logico-mathématique ou naturaliste ? » J’ai souri. Cette question, je me la posais mot pour mot il y a deux ans, quand j’ai découvert la théorie des intelligences multiples.

Et j’y ai pensé tout le reste de l’après-midi.

D’où vient cette manie de classer nos enfants ?

On pourrait accuser l’école, les tests de QI, les bilans de compétences miniatures qu’on nous propose dès le plus jeune âge. Mais je crois qu’on est surtout nombreux à chercher une boussole dans le marécage de la parentalité. La théorie des intelligences multiples, formulée par le psychologue Howard Gardner en 1983, est arrivée comme une promesse douce : ton enfant n’est pas moins intelligent, il l’est simplement autrement. Huit formes d’intelligence, huit portes d’entrée pour valoriser ce que l’école ne voit pas. C’est séduisant.

Sauf que l’usage qu’on en a fait dans les familles est souvent devenu l’inverse de ce que Gardner décrivait. On a troqué l’étiquette « nul en maths » contre l’étiquette « intelligence kinesthésique », et on s’est mis à scruter chaque jeu, chaque geste, chaque gribouillis pour y déceler la preuve d’une aptitude naturelle. Le catalogue des talents est devenu le nouveau livret scolaire domestique.

Le problème n’est pas la théorie. Il est dans ce qu’on en fait quand on a peur que son enfant passe à côté de quelque chose.

Observer sans étiqueter, c’est possible

!A compass resting on an open palm, surrounded by scattered autumn leaves, soft golden sunlight filtering through trees,

Le soir même, j’ai ressorti mon vieil exemplaire de Gardner. Et ce qui m’a sauté aux yeux, c’est que l’auteur ne propose pas une typologie pour caser les enfants. Il décrit des systèmes de traitement de l’information qui coexistent et se combinent chez tout le monde. L’intelligence spatiale ne fonctionne jamais seule, pas plus que l’intelligence interpersonnelle.

La grande, celle qui aligne ses cailloux, est aussi celle qui parle avec une précision étonnante depuis ses deux ans, chante des chansons entières sous la douche et grimpe partout. Si je devais lui attribuer une dominante chaque semaine, je changerais d’avis tous les sept jours. Le petit, lui, passe dix minutes à fixer la lumière sur le mur avant de ramper vers une balle. Est-ce qu’il est « naturaliste » ou simplement en train de faire ce que font tous les bébés : explorer avec ce qu’il a sous la main ?

Observer sans étiqueter, c’est s’interdire de conclure. On peut noter que son enfant aime faire semblant de lire des histoires à ses peluches sans décréter qu’il a une « intelligence linguistique ». On peut le voir compter les marches de l’escalier sans en déduire un destin mathématique. Ce petit pas de côté, c’est ce qui protège sa curiosité.

Quand le jeu libre fait mieux que les ateliers à thème

À un moment, j’ai failli acheter un kit d’éveil « intelligence musicale » et un memory « intelligence interpersonnelle ». Sérieusement. Le panier était prêt. Puis je me suis souvenue d’un dimanche matin pluvieux où la grande avait passé quarante minutes à transvaser des lentilles d’un bol à l’autre pendant que je cousais. Aucun atelier, aucun thème, juste du matériel du placard et une nappe cirée.

Le jeu libre ne cible aucune compétence. C’est pour ça qu’il les nourrit toutes en même temps. Quand un enfant invente une histoire avec trois bouts de bois, il mobilise du langage, de la logique, de la représentation spatiale, et probablement une bonne dose d’intrapersonnel pour gérer sa frustration quand le bout de bois casse. La segmentation par domaine, celle qu’on trouve sur les boîtes de jeux éducatifs, n’existe pas dans le cerveau.

Pas question de jeter les jeux à la poubelle, on en a plein le salon. C’est juste qu’il faut se méfier des promesses gravées sur les emballages. Notre rubrique Activités enfants est pleine d’idées qui ne se revendiquent d’aucune forme d’intelligence particulière. Elles partent d’un bout de carton, d’une balade, d’une chanson, et le reste appartient à l’enfant.

Une règle qui marche bien chez moi : si l’activité que tu proposes peut être décrite sans utiliser une seule fois un nom d’intelligence, tu as probablement laissé la place au jeu libre.

Les intelligences multiples, un outil pour les parents, pas pour les enfants

Il y a une phrase que je me répète depuis plusieurs mois : un enfant n’a pas besoin de savoir comment il apprend. Il a juste besoin d’apprendre. La grille des intelligences multiples est utile au parent qui doute, à l’enseignant qui cherche un levier, pas à l’enfant de quatre ans à qui on vient expliquer qu’il est « naturaliste ».

Quand on commence à nommer l’intelligence supposée de son enfant devant lui, on fige quelque chose. « Toi, tu es plutôt corporel, tu as besoin de bouger » devient vite un prétexte pour ne pas lui proposer de temps calmes, de puzzles ou de livres audio. L’enfant intègre l’étiquette et s’y conforme. Il aurait peut-être aimé la peinture, mais puisqu’il est « kinesthésique », on l’inscrit au parcours de motricité.

Je ne dis pas qu’il faut ignorer les appétences. Le petit est fasciné par la musique depuis qu’il est en âge de tendre une main vers un grelot. On chante beaucoup. On a des maracas dans le salon. Mais je ne lui dirai jamais qu’il a une intelligence musicale. Je préfère ranger les maracas à côté des craies et des feuilles, pour qu’un matin il les laisse de côté au profit d’un gribouillage. La grille, c’est notre outil à nous, dans notre tête de parent. Lui, il avance comme il veut.

Et si le talent était juste une rencontre entre une passion et beaucoup de temps ?

On a tellement envie que nos enfants aient un « domaine » que parfois on oublie que la plupart des gens formidables qu’on admire ne sont pas nés avec une intelligence spéciale. Ils ont rencontré un truc qui les a accrochés, et ils y ont passé des heures. Sans qu’un adulte vienne leur dire que c’était leur profil.

Un enfant qui dessine tous les jours ne développe pas seulement son intelligence spatiale. Il développe de la concentration, de la motricité fine, une capacité à exprimer ce qu’il ressent sans les mots. La passion construit des compétences dans plusieurs registres en même temps, et personne ne lui a jamais dit qu’il avait un profil.

Si on lit Gardner avec cette idée en tête, sa théorie devient un plaidoyer pour l’offre plutôt que pour le diagnostic. Plutôt que de chercher à savoir ce qu’est mon enfant, je préfère multiplier ce à quoi il peut goûter.

Ce que j’ai appris en rangeant le test des intelligences au placard

J’ai mis du temps à lâcher l’idée qu’il fallait comprendre ma fille à travers une grille. Quand elle avait deux ans et demi, j’étais persuadée qu’elle était « linguistique ». Elle parlait tôt, retenait les paroles des livres, inventait de longues histoires. Puis elle a découvert les Duplos, et elle a passé trois mois à empiler en silence, sans raconter une seule phrase. Petit flottement à la maison. Comme si elle était sortie de la case que je lui avais construite.

Depuis, je me soigne. J’observe, je note mentalement, mais je ne cherche plus à nommer une tendance. Je propose des choses sans lien les unes avec les autres : une après-midi pâtisserie, une grasse matinée câlins, un bain qui dure trente minutes parce qu’on teste des récipients. Et je vois bien que quand on ne classe pas, on voit plus de choses. Elle est capable de compter ses perles tout en inventant une chanson, et son petit frère grimpe sur le canapé en la regardant avec une intensité qui m’échappe complètement. S’ils développent une passion pour la botanique à douze ans, tant mieux. Pour l’instant, ils sont juste en train d’être des enfants.

C’est notre job de garder la porte ouverte à toutes les formes d’intelligence, sans jamais en forcer aucune. Et c’est beaucoup plus simple que ce qu’on croit. Ça ressemble juste à une vie de famille où on chante, on lit, on bricole, on court dehors, on s’ennuie, on recommence.


Questions fréquentes

Cette théorie ne risque-t-elle pas de servir d’excuse aux difficultés scolaires ?

Gardner ne dit pas qu’un enfant en échec scolaire est en réalité un génie méconnu. Il rappelle juste que les compétences académiques ne résument pas l’intelligence. Les apprentissages fondamentaux restent importants. Si un blocage persiste, la grille peut aider à changer d’angle, pas à éviter la question.

Faut-il éviter les activités explicitement estampillées « intelligences multiples » ?

Pas nécessairement, si l’enfant y prend plaisir. Ce qui compte, c’est la diversité globale de ce qu’on lui propose. Le risque, c’est de ne proposer que des activités qui confortent une supposée dominante et d’appauvrir le reste. Une boîte à musique ne fera jamais de mal, tant qu’il y a aussi du jardinage, des histoires et du vélo.

Je me reconnais dans cette obsession de classer mon enfant. Comment en sortir ?

Essayer une semaine entière sans noter mentalement « il est fort en… » ni chercher un sens caché à chaque jeu. Juste décrire ce qu’on voit sans interpréter. Lâcher le diagnostic, ce n’est pas arrêter d’observer. C’est accepter de ne pas savoir tout de suite.

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