Quatre ans. Ma fille a enterré son doudou lapin dans le bac à sable du square. Deux pelles de sable par-dessus, une feuille de platane pour finir, puis elle s’est assise à genoux, les mains sur les cuisses, à fixer le monticule. Une minute entière sans bouger. La voisine de bac m’a regardée en souriant. « Elle joue à quoi ? » Je ne savais pas. Pas une dînette, pas une princesse. Autre chose, et je n’avais pas le mot.

J’ai repensé à cette scène en tombant sur les dessins de Matthieu Redon. Sa série Kids Attack montre des enfants en train de jouer. Sauf que ce ne sont pas vraiment des enfants en train de jouer qu’on voit. On voit des regards, des postures, des mains crispées sur un pistolet en plastique ou une poupée tenue à l’envers. Et quelque chose nous retient de dire « c’est mignon ».

Matthieu Redon dessine le moment où le jeu bascule

Matthieu Redon est un peintre marseillais. Quinze ans de travail sur la perception de l’espace, sur la façon dont un lieu ou un objet change de sens selon l’angle qu’on lui donne. Avec Kids Attack, il applique cette obsession au jeu d’enfant. Le moment précis où un enfant attrape un jouet et arrête d’être un enfant ordinaire pour devenir, pendant trente secondes, un justicier galactique ou une reine guerrière.

Ce qui l’intéresse, c’est l’instant où le jeu absorbe tout. Où le visage se ferme. L’enfant ne se retourne plus pour vérifier que ses parents le regardent. La mignonnerie du déguisement, elle, est ailleurs, sur la photo qu’on prendra deux minutes plus tard, peut-être.

Une photo de carnet de vacances fait l’inverse : on immortalise le sourire, le costume, la scène lisible. Redon, lui, dessine l’angle mort. Ce que l’enfant ne montre pas aux adultes.

La série compte plusieurs grands formats au crayon sur papier, jusqu’à 120 × 80 cm. Le noir et blanc retient l’essentiel : la posture, le regard, la tension. Pas de couleur pour distraire l’œil.

Quand le jouet change de fonction

!A worn plastic dinosaur missing an arm, lying on a dusty wooden floor, afternoon sunlight casting long shadows, faded ye

Quand on pense « jouet », on a en tête le catalogue, les couleurs primaires, les boîtes en carton. Dans les dessins de Redon, le jouet a perdu cette fonction-là. Un pistolet en plastique rouge sert d’attribut à un duel dont personne ne sortira indemne. Un cheval à bascule devient la monture d’un cavalier solitaire, le dos tourné à la fenêtre. On oublie le gadget à piles, on oublie le meuble de chambre.

L’effet tient beaucoup à l’angle de vue. Redon se place à hauteur d’enfant, souvent légèrement en contrebas. Le jouet en paraît plus massif, presque inquiétant. L’enfant n’est plus en surplomb de son jeu : il est embarqué dedans.

C’est ce renversement qui m’a arrêtée net. Au quotidien, on passe un temps fou à choisir des jouets « adaptés », à lire des fiches Montessori, à regarder si la peinture est sans phtalates. On achète des figurines en bois certifié FSC. On a l’impression de maîtriser l’environnement de jeu. Et puis un type arrive avec un crayon, et il nous montre que le jeu réel n’a rien à voir avec nos catégories. C’est un territoire où l’enfant mène une vie parallèle, à laquelle on n’a pas vraiment accès.

D’où vient le malaise

À chaque fois que je montre un Kids Attack à un autre parent, c’est la même séquence. Un silence. Un léger recul de la tête. Puis : « Il n’y a pas quelque chose d’inquiétant ? »

L’inquiétude vient de nous. Les enfants dessinés ne sont pas en danger ; c’est notre regard d’adulte qui les met en péril dans notre tête. Redon nous force à reconnaître quelque chose qu’on préfère ignorer : le jeu enfantin est un territoire où l’enfant expérimente le pouvoir, la peur, la domination, la violence symbolique. Tout ce qu’on euphémise dans les activités sans matériel qu’on leur propose.

Dans un dessin, une fillette tient une poupée par la jambe, tête en bas. Visage neutre. C’est l’image qu’on ne collera jamais dans le compte rendu de la crèche.

Ce que les Kids Attack m’ont appris sur mon propre regard de mère

!A mother’s hand resting on a dented toy car on a windowsill, soft daylight, blurred silhouette reflected in the glass

J’ai longtemps cru que mon rôle, c’était d’encadrer le jeu. Proposer des activités sans matériel, varier les supports, glisser dehors quand ça tournait en rond dans la chambre, éviter les stéréotypes de genre, ne pas surinterpréter. Une vigilance bienveillante, à temps plein.

Les dessins de Redon m’ont fait comprendre autre chose. Mon vrai filtre, c’est le regard que je pose sur le jeu quand il m’échappe, bien plus que le choix du jouet. Dès que le scénario devient opaque, je cherche à le ramener dans du connu. « Tu joues à quoi, mon cœur ? » La question est tendre, mais elle est aussi un rappel à l’ordre : redeviens lisible pour moi.

Redon, lui, ne demande pas à l’enfant de redevenir lisible. Il garde l’opacité intacte. Il dessine ce que le parent ne voit pas, ou ne veut pas voir. C’est un geste rare. Le titre Kids Attack, je crois, ne désigne pas les enfants, il désigne ce que les images font à notre confort de regardeur adulte.

Accrocher un Kids Attack dans le couloir

J’ai fini par accrocher une reproduction d’un Kids Attack dans le couloir. Aucun de mes deux enfants n’a eu peur. La grande, quatre ans, a juste dit « il est concentré le garçon ». Le petit a pointé le pistolet en plastique et a fait « pan ».

La menace, c’est nous qui l’inventons.

La série continue, et elle n’a pas fini de déranger

!A child’s drawing taped to a wall, dark scribbled faces and chaotic lines, partial view of a toy scattered on the floor,

Matthieu Redon poursuit son travail. La série s’enrichit régulièrement de nouveaux portraits, faits d’après des enfants réels qu’il observe dans leur environnement de jeu. Aucune commande parentale, aucun shooting organisé. Il vient, il regarde, il attend la bascule. Parfois elle arrive en dix minutes. Parfois elle ne vient pas du tout.

Sur Instagram ou TikTok, l’enfant est mis en scène pour produire une émotion calibrée, un éclat de rire, une bouille à liker. Chez Redon, on le saisit dans un état qu’il ne contrôle pas. On comprend très vite lequel des deux régimes le respecte vraiment.

Les œuvres originales de la série sont des dessins uniques. Certaines sont visibles en galerie, d’autres en exposition temporaire. Matthieu Redon ne travaille pas sur commande pour des portraits d’enfants.

Questions fréquentes

Est-ce que la série Kids Attack est adaptée à une chambre d’enfant ?

Aucun dessin ne contient de scène violente ou explicite. C’est plus une affaire de sensibilité personnelle qu’une question d’âge : si l’idée qu’un enfant soit représenté avec une expression intense ou un jouet détourné te met mal à l’aise, tu vas te sentir gênée à chaque passage devant. Lui, il y verra juste un autre enfant qui joue.

Où peut-on voir les Kids Attack en vrai ?

Matthieu Redon expose régulièrement à Marseille et dans d’autres villes françaises. Son site personnel annonce les dates. Il n’y a pas de galerie permanente, plutôt des expositions ponctuelles. Sur des formats à 120 cm de haut, l’impact est sans comparaison avec un écran.

En quoi ce travail diffère d’une photo d’enfant qui joue ?

Une photo fige une fraction de seconde. Un dessin de Redon prend plusieurs heures. Ce temps long change tout : l’artiste reconstruit une atmosphère, un état, plutôt qu’il ne capture un instant décisif. Le dessin montre ce qu’un appareil photo n’enregistre pas, la durée d’une absorption totale dans le jeu.

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